Psychopraticiens et psychothérapeutes

Pierre Canouï : « La psychothérapie ne s’apprend pas que dans les livres »

Publié par Cécile Guéret le 28/06/2017, mis à jour le 12/07/2017, pour Psychologies

Psychiatres, psychologues, psychopraticiens, psychanalystes… Face à ce maquis, il y a de quoi être perdus ! À quelques jours du Congrès mondial de psychothérapie, Pierre Canouï, président de la Fédération française de psychothérapie et psychanalyse (FF2P), nous éclaire.

Psychologies : Depuis mai 2010, le titre de psychothérapeute est protégé, mais pas la pratique de la psychothérapie. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Pierre Canouï : La loi a encadré un titre sans donner un contenu au métier. C’était une démarche louable : il s’agissait de mettre de l’ordre dans une profession très hétéroclite, avec des niveaux de formation disparates, afin de protéger les patients des dérives sectaires. Mais le résultat est boiteux : des gens qui ne sont pas formés à l’accompagnement psychothérapeutique peuvent désormais porter le titre, tandis que d’autres professionnels qui le sont – aujourd’hui appelés psychopraticiens – n’y ont plus droit. Il est devenu encore plus difficile de s’y retrouver !

Qui peut se dire psychothérapeute ?

Pierre Canouï : Depuis sept ans, ont donc le droit de porter ce titre les psychiatres (ils ont fait des études de médecine avec une spécialisation en psychiatrie) ; les autres médecins (à condition qu’ils fassent une formation complémentaire en psychopathologie) ; les psychologues cliniciens (justifiant d’un master 2 de psychopathologie clinique) ; et, curieusement, car c’est le seul diplôme de la liste qui ne soit pas délivré par l’État, des psychanalystes (inscrits dans les annuaires de certaines associations). Par ailleurs, des psychopraticiens ont aussi obtenu le titre officiel en passant par ce qui a été appelé la procédure de « grand-parentage », par laquelle ils ont pu faire reconnaître leur expertise et leur expérience.

Que veut dire le mot « psychopraticien » ?

Pierre Canouï : C’est le nouveau terme, depuis 2010, pour désigner ceux qui exerçaient la psychothérapie et qui ne peuvent plus, selon la loi, porter le titre de psychothérapeute. Mais cela n’est pas satisfaisant car, à nouveau, n’étant pas réglementé, il désigne des personnes avec des formations très différentes. Certaines très sérieuses, d’autres beaucoup moins. Heureusement, les fédérations de psys se sont mises d’accord sur des critères à remplir pour définir ce métier de psychopraticien. À la Fédération française de psychothérapie et psychanalyse, nous avons même créé un « certificat de psychopraticien » qui demande, pour l’obtenir, de répondre à des critères bien précis, très proches d’ailleurs de ceux du certificat européen de psychothérapie. Nous avons aussi travaillé sur la définition du métier de psychopraticien pour chaque méthode : psychologie de la motivation, gestalt, etc. En particulier le SNPPsy, l’Affop, PsyG et la FF2P, en relation avec les fédérations européennes regroupées au sein de l’European Association for Psychotherapy.

Certains psys ont donc le titre officiel de psychothérapeutes alors qu’ils ne sont pas formés à la psychothérapie ? Cela semble fou !

Pierre Canouï : Oui. Ni les psychiatres, ni les médecins, ni les psychologues n’ont été formés, dans le cadre de leurs études universitaires, à accompagner un patient en psychothérapie. Pour les psychiatres, cela est en train de changer, certaines facultés de médecine proposant désormais des « initiations » aux postures psychothérapeutiques. Mais être sensibilisé quelques heures est peu comparable à une formation de cinq à sept ans, comme celle de certains psychopraticiens ! C’est comme si les artistes apprenaient leur métier dans les livres, sans les milliers d’heures d’atelier ! Or, cela prend du temps de s’initier à cet accompagnement si particulier par l’écoute, la reformulation, le non-jugement. Il faut aussi être capable d’être à la fois dans la relation avec le patient, disponible à ce qui se dit et se vit, mais aussi en position dite « méta », c’est-à-dire vigilant à ce qui se joue dans l’entre-deux de la relation thérapeutique et dans le temps plus long de la thérapie. Il s’agit enfin de savoir poser un cadre à la thérapie (avec des règles de non-passage à l’acte, de respect mutuel, etc.) et de la mener, avec ses aléas, jusqu’à son terme. L’ironie du sort, c’est que les médecins, psychiatres et psychologues ont souvent fait une formation dans une des écoles privées où les psychopraticiens apprennent aujourd’hui leur métier. C’est ce que j’ai fait, en parallèle de mes études de médecine. Et c’est pourquoi je me reconnais plus comme psychopraticien que comme psychothérapeute selon la loi !

Que faudrait-il pour clarifier tout cela ?

Pierre Canouï : Il faudrait reconnaître le métier de psychothérapeute et son contenu par méthode (en gestalt-thérapie, en analyse psycho-organique, en systémie familiale…). Ce qui signifie, d’une part, ouvrir le statut aux psychopraticiens qui remplissent les critères du certificat européen de psychothérapie ; d’autre part, demander des critères équivalents de formation et de compétences (théoriques et pratiques) à tout le monde. C’est un sujet complexe. Il faut prendre en compte les connaissances scientifiques actuelles et la place des psychopraticiens dans la santé mentale aujourd’hui, sans céder aux lobbys ni aux corporatismes. Ainsi, non seulement nous pourrons protéger nos concitoyens des dérives sectaires, mais aussi leur permettre d’avoir accès à des professionnels de la psychothérapie reconnus et compétents.

Pour les patients, il y a la peur de choisir un psychopraticien qui soit un charlatan ou un gourou. Des accusations de dérives sectaires ont plané sur tous les titres et courants de thérapie, même les plus sérieux. Comment se repérer ?

Pierre Canouï : Un psychopraticien sérieux répond aux cinq critères de certification européens. Il doit ainsi justifier d’une psychothérapie personnelle (ou psychanalyse) approfondie ; d’une formation théorique, méthodologique et pratique à une méthode reconnue (la thérapie cognitivo-comportementale, une thérapie existentielle et humaniste…) ; d’une formation en psychopathologie clinique ; d’une supervision permanente tout au long de sa pratique professionnelle et avoir affiché dans son cabinet le code déontologique de la profession. Enfin, il doit aussi être reconnu par ses pairs, c’est-à-dire appartenir à une association de psys. Non seulement pour éviter l’existence d’« électrons libres », mais aussi pour permettre aux patients, en cas de dérive, de ne pas rester seuls face au risque d’emprise.

Qu’est-ce que la supervision ? Pourquoi est-ce nécessaire ?

Pierre Canouï : Une supervision, c’est un espace confidentiel où le psy peut parler de ses patients avec un superviseur professionnel, c’est-à-dire un collègue qui a reçu une formation spéciale pour l’accompagner. Le psy rend compte de ce qu’il vit, de ce qu’il dit ou ne dit pas, mais aussi de son ressenti avec ses patients. Cela porte plusieurs noms : le « contrôle » pour les psychanalystes, « analyse de pratique » pour d’autres. Bénéficier ainsi d’un regard extérieur permet d’être plus lucide sur ce qui se joue dans la thérapie, car l’avis d’un tiers met de la distance. Enfin, c’est aussi une sorte de formation permanente et continue.

Pourquoi est-il important d’avoir fait une psychothérapie personnelle pour être psy à son tour ?

Pierre Canouï : La psychothérapie ne s’apprend ni sur les bancs de la fac ni dans les bouquins. Il faut en avoir fait l’expérience intime. Il faut aussi avoir réglé suffisamment ses propres problèmes et avoir une bonne connaissance de soi pour faire la différence entre ce qui nous appartient psychologiquement et ce que le patient amène. Afin de pouvoir rester à la bonne distance, de l’accueillir sans être envahi par des émotions qui nous déborderaient. Car c’est un métier complexe, subtil et passionnant, qui nous plonge dans l’intimité de l’autre. Nous pouvons être surpris par ce qu’il ravive ou provoque en nous : un souvenir familial douloureux, une ressemblance avec un proche… Or, la relation entre un psy et son patient est « sans filet » : non seulement nous sommes seuls dans le cabinet, l’un face à l’autre, mais nous travaillons avec notre être tout entier. Le bon sens, la bonne volonté, l’intuition ne suffisent pas pour faire un bon praticien de la psychothérapie. C’est probablement l’un des rares métiers (ou le seul) qu’il faut d’abord avoir expérimenté sur soi avant de l’exercer pour les autres !

Cela permet-il aussi d’être curieux du monde de l’autre ?

Pierre Canouï : Avoir travaillé sur soi permet d’acquérir une « empathie professionnelle ». Il s’agit pour le praticien d’être suffisamment solide pour pouvoir lâcher ses a priori, ses propres représentations, et accueillir l’autre sans avoir peur de sa différence. Nous nous laissons être étonné, bousculé par lui sans crainte. Un accueil du patient que certains psys n’hésitent pas à appeler « amour ». Bien sûr, pas dans le sens amoureux d’erôs – ce qui est strictement interdit par la déontologie – mais dans celui de la philia, la fraternité d’humain à humain, l’amitié pour les Grecs anciens. Certains parlent même d’agapê pour désigner la dimension universelle, religieuse (au sens de ce qui nous relie) du lien thérapeutique. Or, au-delà des méthodes et des outils, c’est bien, comme le dit le psychiatre et psychothérapeute existentialiste Irvin Yalom, « la relation qui soigne. Il n’y a pas de vérité plus grande en psychothérapie ».

Un congrès mondial exceptionnel

Créé il y a plus de vingt ans, le Congrès mondial de psychothérapie se tient pour la première fois en France. Une occasion unique de profiter du regard et de l’expérience de thérapeutes du monde entier, dont Boris Cyrulnik, Irvin Yalom, Thierry Janssen, Marie de Hennezel, Mony Elkaïm… Conférences, ateliers et symposiums de recherche traiteront de « La vie et l’amour au XXIesiècle, de la rencontre intime à l’ouverture au monde », thème de cette huitième édition. Organisé par la Fédération française de psychothérapie et psychanalyse (FF2P) et ses partenaires, le programme valorise le noyau commun à toutes les méthodes psychothérapeutiques, qu’elles soient psychanalytiques, humanistes, cognitivo-comportementales, transculturelles, psychocorporelles, systémiques : l’importance de la relation. En ces temps troublés où la violence destructrice semble parfois l’emporter, il n’est pas vain de rappeler que l’amour, socle et avenir de notre humanité, est aussi celui de la psychothérapie. Un événement soutenu par Psychologies.

SOURCE EN LIGNE :

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